Le crochet, arme esthétique absolue. En pleine révolution digitale, des paysans expatriés continuent de reproduire les motifs ruraux traditionnels sur de nouveaux supports pour décorer magiquement leur beaux véhicules et se protéger, selon la coutume, du mauvais sort. Les astronautes devraient essayer, bientôt des cours de crochet à la NASA.
Avant les matières étaient irrégulières, la main introduisait le défaut, le grumeleux, la faute, le dérapage, le vrai lisse n’existait pas ou très peu et était réservé à l’élite, financière ou artistique. Toute une poésie du détail à disparu du mass-market, le fantasme de l’absolument identique règne sur les objets, d’où la réintroduction du faux vieux, de la patine, mais toujours sous la forme du même : c’est le Bauhaus qui a inventé le vintage.
Les jouets pour enfants, après deux siècles de littérature horrifique et un demi siècle de cinéma gore et sanglant progressent encore dans la laideur et le répugnant. Que va devenir une génération élevée avec ce genre de fausse sympathie mièvre et hideuse pour compagnon ? Le prozac a encore de belles soirées de marge nette à venir…
Je n’ai jamais compris à quoi pouvaient bien servir tous ces chiffres sur les balances anciennes, aussi compliquées que des règles à calcul ou du boulier chinois. Les commerçants me sont toujours apparus comme des gens respectables à cause de ces engins d’aspect assez nucléaires. En fait ce sont les grands prêtres d’une religion obscure et cachée qui délivre des augures sous la forme de messages cryptés : “ça fait 12,50 ma petite dame ! ” qui réceptionnent les codes venus de Mars sur ces tableaux merveilleux de précision, à la typographie subtile et précieuse mais au sens caché.

Nouvelle série de panoramiques. Echangeur de Bagnolet. La suite ici.
Le temps est un grand peintre qui a parfois des traits de génie et organise des compositions époustouflantes de force et de dynamisme, toujours éphémères et fragiles qu’il réaménage sans cesse. Le temps s’écrit littéralement sur les murs, la photo ne fait que l’encadrer, compter ses apparitions dans la lumière des étoiles. La photo est comptable, comptable appliquée et besogneuse qui ne lève pas toujours le nez de ses livres au bon moment.
Les murs/hommages fleurissent ces derniers temps à l’occasion des nombreux massacres, accidents, catastrophes. Ce sont devenus des icônes qui mesurent la popularité d’une personne, d’un groupe ou comme ici plus simplement la fréquentation d’un lieu. Les graffitis se sont échappés des toilettes et le temps s’inscrit enfin sur les murs: i was here, culte des ancêtres d’un lieu, partage social de milliers d’individus qui contemple tous les derniers arrivés, bienvenus au club des disparus invisibles.
Spoutnik veut dire en russe “compagnon de route”. Quand une “civilisation” commence à envoyer ses compagnons de route dans l’espace, il est temps de déserter, le signal est fort selon la phraséologie du moment. Il reste quelques vestiges des “compagnons de route” récupérés dans les décharges et réinstallés dans de petits manèges de province qui dégagent une ostalgie particulière et poignante.
Pourquoi les cabines photographiques ressemblent-elles à des alcôves ? Pourquoi la couleur rouge ? Auto-érotisme narcissique primaire ? Pornographie de l’intime ? Combien la passe ? Y-a-t-il une boîte de kleenex à disposition dans ces cabines ? Autant de questions sans réponses, juste une minuscule éjaculation d’un peu de papier au bout de quelques minutes pour lutter contre le temps, pose narcissique indispensable pour vérifier que l’on existe encore. La photo est devenue l’équivalent du miroir pour les vampires, je shoote donc je suis…
Petite boutique à souvenirs : la fête génère son lot d’images particulières, le temps s’arrête sur une accélération, mémoire de la vitesse et du déplacement, de la sensation, images sensationnelles qui font faire le tour du cercle d’amis et de la famille, j’y étais et j’ai survécu. La photo comme cicatrice d’un trauma contrôlé.
Quand vous commencez à voir ce genre d’environnement spatial, généralement c’est que vous avez un peu forcé sur la substance. Ici c’est la règle, avec la reprise maladroite du psychédélisme et de sa surcharge visuelle et chromatique. Tout est fait pour vous faire perdre pied, vous envoyer en l’air au sens strict et vous faire perdre l’équilibre, pour une somme assez extravagante soit dit en passant. Les maîtres de l’illusion se déplacent ainsi de ville en ville et tout le monde peut goûter à l’expérience. Les hippies, en fait, n’ont rien inventé.
La foire du Trône ressemble à un gigantesque bonbon acidulé pour enfants : tous les jeux, attractions, manèges, sont dans la même gamme chromatique, régression générale pour tout le monde et retour vers le futur. A quand le manège qui se mange, la grande roue qui se lèche et les ampoules à déguster.
Juste entre chien et loup, ça devient presque joli, empilage et couche de lumières, boost visuel permanent et au niveau de la bande son c’est MadMax technoïde. Le tout fonctionne d’abord comme une expérience de déroute sensorielle intense puis comme l’écœurement d’un gros Saint Honoré de grande surface, on rigole, on s’amuse au Pigeon Bleu…
Toute la tranquillité des cimetières méditerranéens en pleine zone péri-urbaine dans le cimetière de Thiais. Quelques arbres centenaires typiques des bords de la Grande Bleue, dans un endroit un peu délaissé, improbable, veillent paisiblement sur les morts dont ils ont la garde. Moment très traditionnel au milieu des autoroutes, RER, et aéroports à la bande son assourdie, bourdonnement mélodique de la grande conurbation comme écrin d’un paysage disparu. A suivre dans la prochaine rubrique ultramagnétique.
Curieuse invitation que celle-ci où la nourriture se mange elle-même dans une forme d’auto/dévoration, métaphore d’une faim primitive perpétuelle. Le consommé devient son propre acteur, la boucle est bouclée, la culpabilité évacuée et le symbole de la mort inévitable et donnée revient sur le devant de la scène sous la forme de la dérision totale : la nourriture se donne elle-même la mort, le cochon cuit le poulet mais l’inverse est tout à fait possible. Avant, dans le bon temps, l’homme assumait sa charge pénible de boucher mortel et un serveur invitait à la dévoration. La mastication devient une entreprise dénuée d’implication, l’homme ne donne plus la mort, ne se nourrit plus en tuant, mangez, ce n’est pas grave, il n’y a plus de meurtre, juste un joke et une farce qui se termine dans l’odeur abominable des kebabs déchaînés de la Foire du trône.
La Foire du Trône est un nid à bestioles plus ou moins répugnantes et malsaines qui grouillent dans des cages spéciales où, à condition de payer, on peut les attraper et les emmener. Pullulation et métastases visuelles de la copie, du clône, de la répétition du même envahissant. Ces cages sont effrayantes, je haïs les titis…
Le monde brûle de l’intérieur, le feu couve sous les pixels, la matière se consume lentement et sans flammes. La réalité rougit comme une jeune fille, tout est sur le point de s’embraser, l’explosion est imminente mais toujours différée, le grand feu va venir, encore un peu de patience, continuez avec ce filtre messianique qui nous annonce l’imminence du pire, vanité des vanités…
Il y a une vie sous l’autoroute, des jardins secrets enfouis dans la poussière du temps qui se recouvrent lentement d’une couche de cendres impalpables. La vie passe un peu plus loin de ces endroits inoccupés, l’agitation y retombe comme dans un temple austère, le froid y règne et congèle jusqu’aux angoisses les plus profondes. Plus rien n’existe en dehors du gris, le Grand Gris, celui de l’oubli.

Beauté de la science ou Science de la beauté. Le 19e siècle a produit involontairement quelques perles sous couvert de la volonté scientifique. L’époque était essentiellement descriptive, mais a poussé au maximum les limites de l’efficacité dans ce domaine. Toute la galerie de Paléontologie est une sorte de ready-made magnifique qui nous renvoie aux sources de la beauté contemporaine. Damien Hirst n’est qu’un copieur habile.
La photo comme surveillance, le photomaton a un nom prédestiné. Après avoir fait la joie des lycéens et des photos rigolotes dans la préhistoire visuelle, il ne reste plus à la bonne vieille cabine qu’une seule et unique fonction, celle de produire du conforme, éternel miroir panoptique d’une société sécuritaire. On voudrait des photomatons stylés, psychés, trafiqués, déformés, saturés, sexués, tout mais pas ça. On voudrait mater.
Hommage à Raymond Depardon pour sa célèbre photo prise dans l’asile de San Clemente représentant un homme la tête dans sa veste sur fond de décor pauvre et désolé. Photo marquante sur la folie, l’enfermement, la camisole, la solitude du “fou”, image fantôme inoubliable qui ressurgit parfois à l’occasion d’un petit rien, en l’occurrence des travaux sur le trottoir.
Cimetière aléatoire dans les recoins de la ville. Il y a forcément un géant sous la terre, qui a dû être enterré discrètement à une époque lointaine où cette population existait encore. Reste juste un culte furtif et nocturne de la part des croyants et un rituel d’ornementation régulier. Le nom même s’est perdu et le tombeau est devenu anonyme, mais la présence demeure, vestige d’une puissance passée toujours honorée avec nostalgie.
L’autruche est un animal grotesque qui fait rire tout le monde, avec son air idiot mélangé à des yeux de biche enamourée. Jusqu’à ce que vous regardiez ses pieds et que toute la brutalité du monde vous saute à la tête. Dame Nature est impitoyable et cruelle d’avoir équipé une créature d’un tel contresens hypertrophié, une véritable métastase fonctionnelle.
Les escaliers parisiens devraient être classés Trésors Nationaux, ils n’ont pas changé depuis environ deux siècles et restent accessibles malgré les nombreux digicodes. Certains sont tellement doux et accueillants qu’il semble possible d’y dormir tranquillement pendant la journée dans une luminosité calme et une fraîcheur constante. Le paradis est dans l’escalier.
Délices sans fin de l’univers des laveries collectives : hybride très réussi entre la salle de dissection et les toilettes d’aéroport. Une lumière blafarde qui baigne dans une odeur entêtante et une bande son hypnotique, bourdonnement éternel des machines de Metropolis. Bouches avides dans lesquelles on engouffre ses saletés, les laveries sont nos intouchables, caste basse et rejetée, qui ponctuent la ville de ses services, points blancs dans la nuit où viennent mourir les papillons en pleine extase lumineuse.
Inévitablement on pense aux baleines dans l’océan qui émergent régulièrement pour repartir vers les profondeurs. Là c’est le tuyau, moins bruyant, qui repart vers le fond de la terre en silence dans son univers froid et sans lumière. Le monde est plein de tuyaux mystérieux qui le traversent de part en part.
Les racines des arbres parisiens ressemblent souvent à des poulpes retournés. Enfermés dans des bacs à sable minuscules, elles tentent de trouver dans le ciel ce qui les étouffe dans la terre. L’arbre est immobile, sans souffrance déclarée, en pleine tentative d’évasion, et ses racines finissent par ressembler à une tumeur.
« La couleur gâte la photographie, et la couleur absolue la gâte absolument. Quatre [sic] mots suffisent à régler la question, qu’on doit prononcer à voix basse : la photographie couleur est vulgaire. Lorsqu’une photographie traite d’un sujet vulgaire […] alors la photographie couleur s’impose. » Walker Evans (1969)

On ne peut rien y faire : s’engager dans un tunnel sombre avec une lumière forte à la sortie nous ramène forcément à l’idée de la mort. Cette image est devenue une icône, un automatisme intégral et pourtant rien ne nous y prédispose vraiment. Qui a inventé que l’au-delà commence par un long tunnel sombre comme la route des vacances. Combien de fois est-on mort en allant au Sud, l’autoroute tue aussi symboliquement.
Des araignées géantes et affamées tissent sans cesse (Ha!) des cocons meurtriers autour de choses étranges pour revenir les dévorer tranquillement plus tard. Elles ont envahi les villes et tous les matins les hommes luttent pour délivrer ces malheureuses choses d’une étreinte fatale. Certaines disparaissent à jamais, d’autres sont sauvées mis la bataille est infinie.
Les esprits protecteurs sont omni-présents dans les territoires tagués. Celui-ci garde un pont industriel pour l’éternité dans une zone particulièrement lointaine et abandonnée. Il ne sera jamais recouvert par d’autres tags et va continuer à imprégner le paysage alentour de son regard en biais. La menace vient de l’extérieur et il garde tranquillement les lieux comme les tikis hawaiens qui scrutent l’océan depuis des siècles.
Les sacs de couchage abandonnés parsèment les rues de Paris, derniers refuges de la misère, ultime coquille de Bernard L’Ermite avant la grande nudité du sans rien, sans domicile, sans adresse, sans chauffage, sans intimité, sans protection. Mutation définitive dont il ne reste qu’une malheureuse enveloppe sale et vaguement répugnante.
La tradition des “Pénates” revient dans Paris depuis l’arrivée de la communauté chinoise. Des tas de petits autels, quasi invisibles dans la frénésie ambiante, se répandent sur les trottoirs ou dans les couloirs des immeubles, offrandes à des dieux invisibles mais que l’on imagine gourmands, celui-ci avait soif et a bu tout le coca en passant devant son autel. Ou alors est-ce une délicatesse infinie d’ouvrir la canette pour ne pas fatiguer le dieu de passage, forcément fatigué par son long voyage urbain.
L’invention du sac mondial est un tournant majeur dans la culture moderne : hyper-fonctionnel, quasi indestructible et rempli des couleurs pures de l’industrie contemporaine, il devient une icône globale partagée de Dübai à L.A.. Toute une esthétique flamboyante s’y déploie sous couvert d’efficacité et de simplisme, minimalisme transcendant les modes locales, les codes particuliers, sorte d’avatar tardif et baroque des théories du Bauhaus. A quand la version diamantée, siglée en rose et noir, produite pour les chantiers haut de gamme par Dolce Gabana…
Il existe dans Paris toute une génération de camions tagués, sales, couverts de graffitis plus ou moins réussis, parfois rageurs et violents, qui ont l’air d’avoir traversés l’espace-temps. Le voyage à travers la galaxie les a transformés en vaisseaux fantômes, certainement habités par des démons inquiétants aux yeux rouges, et ils hantent les rues parisiennes de leur allure de pirates. Ils sont nombreux et je suis sûr qu’il existe quelque part une mer intérieure sombre et profonde où ils se réunissent les soirs de pleine lune par milliers dans une gigantesque ronde frénétique.
Promenade urbaine dans Strasbourg, où plutôt dans sa périphérie. Un paysage typique du péri-urbain en voie de désertification, entre les autoroutes, les canaux et les bâtiments en attente de destination finale. Sur fond d’hiver et de ciel gris, évidement, un paysage tagué de la tête aux pieds, nouvelle signalétique urbaine pour signifier l’abandon et la réléguation. Le tag est devenu au paysage ce que le tattoo est au corps, un signe des temps et de l’absence de contrôle, une forme de liberté visuelle et d’appropriation. En un mot une nouvelle esthétique. Il est d’ailleurs surprenant que ne soient pas apparus de nouveaux tatoueurs reprenant ces codes dans leur activité. Les grafeurs, parfois devenus des stars de galeries contemporaines, pourraient pratiquer une très belle hybridation stylistique.
Premier reportage avec IPhone, tentative sur le sujet difficile à louper et pittoresque du nouvel an chinois. Agitation dans les rues, beaucoup de bruit mais peu de fureur, défilé continuel d’une tradition sans âge, signes cabalistiques pour éloigner les démons, la mythologie chinoise est essentiellement conservatrice, destinée à protéger d’un monde menaçant et mouvant qu’il convient de combattre par la permanence de la tradition. Les vieilles dames sont les plus surprenantes, plus dissipées que des écolières, rigolardes et accrocheuses, les hommes défilent avec componction, visages graves et tendus, des princesses de légendes, tristes et nonchalantes, passent en glissant sur le bitume comme des fées.